Cinq ans à voguer, à commercer, à enchanter durant lesquels j’ai rencontré de nombreux équipages. Les mers de l’ouest m’ont conduite à la Cité cachée de Brhume où mes échanges furent réguliers avec l’équipage de La Main Sanglante dont je t’ai souvent parlé sur les réseaux.

Les mers du nord regorgent de sorcières et de vikings à la spiritualité et aux mythes apaisants et inspirants. J’aime y mouiller plusieurs fois dans l’année et profiter de la fraicheur estivale de cette région.

Dans les mers du sud j’ai croisé d’autres flottes de marins à hauts risques et d’honnêtes commerçants tels que les Black Ravens, les Frères de la Côtes ou la Marque Noire. Malheureusement ces trois dernières années, le négoce comme la sorcellerie se sont avérés difficiles sous ces latitudes, me contraignant ainsi à bouder la chaleur de ces mers agréablement ensoleillées. Un pincement au cœur non négligeable car j’y avais notamment rencontré le légendaire Capitaine James Hawkins : ami, compagnon puis ennemi de mon cher Long John Silver avec qui j’avais noué des liens fraternels autrefois.

La Baie de Morts & Fiers sans Aviron

Personne ne sait exactement quand on commença à l’appeler la Baie des Morts et Fiers sans Aviron. Les vieux marins édentés et boiteux prétendent pourtant connaître l’histoire… Cela étant, le Diable n’avait pas encore enfanté les légendes comme Flint, Silver ou Hawkins.

Il y a fort longtemps, alors que la baie n’était encore qu’une nature vierge, endormie entre deux falaises noires, un équipage de pirates y trouva abri après une mutinerie particulièrement sanglante.

Ils étaient trente-sept. Sans famille pour les pleurer, sans port où rentrer et, non négligeable… sans navire.

Ils avaient abandonné leur bâtiment qui rougissait dans les flammes. Trois chaloupes trouées pour embarquer trente-sept hommes recherchés dans trois royaumes au moins.

Pressés d’atteindre la côte, ces génies des mers avaient oublié presque tous leurs avirons à bord. Et oui, ce n’étaient pas les barracudas les plus oxygénés de l’océan ce jour-là. Mais entre mutinerie et incendie, on peut concéder que leur esprit fut embr(h)umé.

Lorsqu’ils comprirent leur erreur, il ne leur restait que deux rames. Deux rames pour trente-sept marins.

On raconte qu’un certain Garrick Main de Fer, ancien quartier-maître et ivrogne de première catégorie, contempla les embarcations, ses compagnons, puis la mer, avant de déclarer :

— Eh bien, les gars… soit on est morts, soit on est trop fiers pour l’admettre.

Un autre lui aurait répondu :

— Et dans les deux cas, on n’a toujours pas d’aviron.

Ils rirent. Un micro moment de légèreté dans cette journée de détresse qui s’acharnait contre eux.

On n’a jamais vraiment su si le courant les avait fait dériver vers le goulet nord de la baie, les invitant à glisser sous un pont de pierres et de bois somptueux. Certains racontent que les plus courageux se seraient jetés à la mer afin de pousser les barques.

Ce dont on est sûr, c’est qu’ils restèrent.

Ils trouvèrent une source d’eau douce dans la falaise. Vers la deuxième embouchure située au sud-est, ils construisirent une première taverne avec les morceaux de leurs chaloupes. Peu à peu, leur légende se répandit par-delà les flots à tous ceux qui n’avaient plus rien à perdre : déserteurs, contrebandiers, pirates sans capitaine, capitaines sans pirate. C’était le refuge des enfants dont personne n’attendait le retour [1] et que le monde lui-même considérait comme morts.

Les Morts

Mais aucun d’eux n’aurait accepté qu’on le prenne en pitié. Ils possédaient un trésors qu’on ne pouvait leur voler : leur orgueil.

Les Fiers

Quant aux avirons…

Avec le temps, ils devinrent un symbole. Dans la baie, on dit qu’un véritable pirate n’a pas besoin d’aviron pour savoir où il va. L’aviron appartient à celui qui cherche désespérément à rejoindre la terre ferme. Eux avaient choisi la mer.

Ainsi naquit la devise :

« Morts pour le monde.

Fiers devant la potence.

Sans aviron pour rentrer. »

Et le nom resta.

Aujourd’hui encore, c’est un endroit que les cartes officielles ignorent. On y vient pour boire, rire, tricher aux dés, vendre une cargaison dont personne ne demande l’origine et raconter des exploits largement embellis par le quatrième verre. Quand arrive le cinquième, on écrit les légendes.

Mais surtout, on y vient pour recommencer. Pour s’en souvenir, il existe d’ailleurs une vieille tradition : à l’entrée de la baie se dresse un énorme poteau couvert d’avirons brisés. Chaque homme, chaque femme, qui décide de renoncer définitivement à son ancienne vie doit y clouer un morceau de rame. À partir de cet instant, personne ne lui demande plus d’où il vient. Seulement où il compte aller.

Car dans la Baie des Morts et Fiers sans Aviron, on ne rame jamais vers le passé.

Le demi pont de la Baie

Au-delà des abus de godets, des chants écorchés et des projets mal planifiés, la baie de Morts et Fiers sans Aviron cache un vestige historique étrange. On le remarque en arrivant par le Nord avant même d’avoir posé pied à terre.

Un pont.

La moitié d’un pont, serait plus exact.

Ce qu’il en reste semblent encore invraisemblablement solide. Les premiers mètres s’avancent fièrement au-dessus de l’eau, soutenus par d’épais murs verdis par le sel et les années. Ils semblent encore capables de supporter quelques tonneaux de rhum, trois équipages de mutins et probablement Silver [2] après une soirée particulièrement arrosée.

Puis, brusquement…

Plus rien.

Les anciens témoignent pourtant qu’autrefois, le pont traversait la crique d’Ouest en Est.

Jusqu’à cette nuit-là.

Une créature aurait surgi des profondeurs sans que personne ne sache réellement ce qui l’avait attirée dans la Baie. Certains accusent un navire chargé d’or. D’autres parlent d’un marin suffisamment ivre pour avoir jeté son dîner par-dessus bord ou pour avoir insulté la puissance des océans.

Personnellement, connaissant les fréquentations de ce lieu authentique, les deux dernières versions me paraissent particulièrement crédibles. D’autant que je n’ai jamais entendu parlé de Kraken attiré par l’or.

Toujours est-il que d’immenses tentacules surgirent de la mers. Les vieux loups de mer qui narrent cette histoire s’enjaillent à conter que le monstre était muni de centaines de tentacules. Elles s’enroulèrent cruellement autour des piliers tandis que d’autres s’abattaient violement sur les traversées. Le bois craquait, la pierre explosait sous la pression des membres puissants de ce mollusque géant. Et dans un fracas assourdissant la moitié du pont disparut dans les profondeurs.

Aujourd’hui seuls les plus téméraires conduisent leur bâtiment aux abords des ruines avant de rejoindre le port au sud-est de la baie. Et ce, pour une raison qui vaut de l’or : le lendemain du drame, de petites pierres rouges sombres apparurent entre les rochers de la crique ainsi que sur les piliers encore vaillants du pont. Des cristaux couleur de vin… ou de sang. Elles n’avaient pas la couleur ambrée du rhum en tous cas mais elles valaient une petite fortune pour qui parvenait à manœuvrer de petites barques sans en briser leurs rames (s’il y en avait…).

Les marins appelèrent longtemps ces gemmes les Grenats du Kraken, persuadés qu’elles provenaient de la créature blessée cette nuit-là. Aujourd’hui encore, personne n’a jugé utile de reconstruire le pont. Par respect pour la légende sans doute.

Et lorsque la mer s’agite sous le demi-pont de Morts & Fiers sans Aviron… je dois reconnaître qu’il m’arrive, moi aussi, de regarder l’eau d’un peu trop près.

Notes :

[1] Quand j’ai écrit cette dernière phrase, j’ai pleuré…
[2] Pour en savoir plus sur ce personnage, lire : « petit récit de piraterie »

Petit récit de Piraterie – Partie 1

Long John Silver, et le capitaine Flint avant lui, ont fait couler beaucoup de sang [...]

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